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Une exploitation forestière qui suscite de nombreuses interrogations... En effet, au large de l’Australie, en Tasmanie, sur un territoire de 68.332 km², occupé par 475.000 habitants, de magnifiques forêts subissent un déboisement ravageur.
La Tasmanie (Australie), longtemps pionnière en matière de protection de la nature et où 40% du territoire bénéficie d’un statut de réserve naturelle, illustre aujourd’hui la nécessité de bien réfléchir ce concept d’aires protégées. La réalité du terrain nous enseigne que bien trop souvent les aires protégées permettent d’exclure tout effort écologique dans des aires connexes. Elle nous enseigne aussi que certaines aires protégées sont bordées de zones dont la dévastation est envisagée. Des pratiques industrielles destructrices observées dans ces zones frontières – notamment des coupes à blanc – menacent l’intégrité écologique des aires protégées. Les aires protégées ne sont de plus pas nécessairement représentatives de l’ensemble des richesses écologiques d’un territoire.
DES EUCALYPTUS AGÉS DE 200 À 400 ANS
Située à environ 70 km à l’ouest de Hobart, la capitale de Tasmanie, la forêt primaire abrite des eucalyptus géants hauts de près de 90 m, âgés de 200 à 400 ans, avec des troncs qui atteignent jusqu’à cinq mètres de diamètre à leur base seul le séquoia géant de Californie (un conifère) le supplante. Après ces passages dévastateurs, cycloniques dirions-nous, de jeunes plants sont repiqués, essentiellement de jeunes arbres exotiques, importés à cause de leur croissance rapide. Puis, afin de préserver ces jeunes arbres et leurs tendres pousses, des poisons violents (1080 créé par les nazis) sont disséminés sur les terres où la faune locale, friande de cette nourriture, est exterminée. Les animaux empoisonnés meurent dans d’horribles souffrances. Dramatiquement, ces lieux qui furent jadis paradisiaques disparaissent avec toutes les richesses d’une biodiversité animale et végétale originelle, dans l’indifférence la plus complète.
Quand les eucalyptus meurent de mort naturelle, l’étage inférieur de la forêt continue à se développer. Après une centaine d’années, on peut parfois parler d’une forêt tempérée humide où dominent les hêtres de myrthe et où l’on peut retrouver des sassafras (dénomination australienne). Il arrive que des incendies naturels détruisent une portion de ces forêts humides, les clairières se couvrent alors d’herbes et constituent un terreau favorable au développement des eucalyptus et de leur sous- étage arboré.
Quand il s’agit d’eucalyptus, les troncs présentant une valeur commerciale sont tout d’abord isolés. Les résidus parmi lesquels se trouvent encore du bois de valeur commerciale sont ensuite brûlés. L’accent étant placé sur la rentabilité immédiate et non l’exploitation raisonnée des ressources naturelles. Le terme ‘résidus’ est ici utilisé dans une acceptation très large qui couvre également l’étage inférieur de la forêt où l’on trouve quelques essences intéressantes. De nombreux animaux vivent dans les arbres et perdent tout simplement leur habitat de prédilection, notamment des cavités et creux dans les troncs. Cette pratique industrielle atteste d’un gaspillage éhonté des ressources naturelles.
LES FORÊTS DE TASMANIE SOUS LES BOMBES AU NAPALM
Ce sont des arbres gigantesques qui disparaissent sous les tronçonneuses et les bulldozers, et subissent un nettoyage au « Kärcher » effectué par des bombes au napalm larguées d’hélicoptères, et c’est, quotidiennement, une superficie semblable à 44 terrains de football qui s’évapore en fumée. Des lieux qui ressemblent aux champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Il ne reste que des étendues désertiques, avec des cratères, et des cadavres d’animaux empoisonnés, disséminés dans un paysage cauchemardesque.
Le Napalm, inventé en 1942, est une substance à base d'essence. Il est habituellement utilisé comme bombe incendiaire. Sa formule est faite pour brûler à une température précise et coller aux objets et aux personnes. En 1980, son usage contre les populations civiles a été interdit par une convention des Nations unies.
Le groupe Gunns, principal exploitant forestier, justifie les méthodes du type lance-flammes en disant qu’elles auraient pour effet de provoquer une germination végétale spontanée dans les zones où la terre a été littéralement brûlée. En Tasmanie, le napalm est répandu sous le contrôle de la commission forestière, qui réitère que sous les terres brûlées germe déjà la prochaine couverture végétale. Le groupe Gunns précise que « toute forêt récoltée est régénérée », ce qui semble faux, selon les rumeurs des associations.
Pour justifier ces pratiques, l’industrie renvoie à la tradition des feux sur l’île et au rôle particulier que les incendies ont joué dans la spécificité des paysages tasmaniens. Une argumentation qui manque cependant de crédibilité. Il est évident que la fréquence des feux de forêts est en augmentation. Quant aux superficies incendiées, elles augmentent suivant une courbe exponentielle. Une essence comme l’Eucalyptus regnans est particulièrement vulnérable au feu. L’intégrité de la végétation tasmanienne est donc menacée par l’industrie du bois.
Les forêts anciennes de Tasmanie ne bénéficient que d’un semblant de protection. Les plus grands feuillus de la terre sont sacrifiés pour satisfaire nos besoins en papier et en bois dur. Pays importateur, la Belgique contribue à la destruction de ces écosystèmes lointains .
À y regarder de plus près, cet étonnant vestige naturel pourrait se résumer d’ici peu à quelques plantations d’arbres, pauvres en biodiversité.
Le respect de la diversité biologique passe par une meilleure définition des aires protégées et un contrôle bien plus effectif de celles-ci. Il est illusoire de croire que tout cela peut se réaliser sans le support financier des états. Mais le respect de la diversité biologique passe également par la réforme des pratiques industrielles, notamment dans des zones à haute valeur écologique. Une double nécessité incontournable...
LA TASMANIE : LOINTAINE DANS L'ESPACE ET LE TEMPS
Mais la Tasmanie n’est pas uniquement éloignée dans l’espace. Elle nous renvoie également aux temps des origines de la terre. Dans ce coin perdu du Pacifique sud, les forêts tempérées humides nous racontent un pan de l’évolution des essences depuis les temps reculés du Gondwana. Certaines essences présentes dans ces forêts sont, en effet, considérées comme des reliques de cette époque où l’Australie, Madagascar, l’Amérique du Sud, la Nouvelle-Zélande et l’Antarctique étaient réunis au sein de ce vaste continent. Les arbres du genre des nothofagus comme l’hêtre de myrte renvoient à cette époque tandis que les Eucalyptus renvoient à un épisode ultérieur de l’histoire de la planète. Autre caractéristique propre à la Tasmanie, le grand nombre de marsupiaux qui renvoient - selon leurs espèces - à une époque reculée de notre histoire. Marsupial carnivore et nocturne, le diable de Tasmanie (qui ne vit plus que sur l’île qui lui a donné son nom) présente par exemple des similitudes avec des espèces localisées en Amérique du Sud et renverrait donc au Gondwana. Longtemps chassé par l’homme, il jouit actuellement d’une protection légale et les populations se sont stabilisées. Ce qui n’est pas le cas pour d’autres espèces notamment de nombreux oiseaux dont la perruche à ventre orange et l’aigle de Tasmanie.
Il est indéniable que ce ‘bout de nature sauvage’ ne présente pas une diversité biologique quantitativement comparable aux luxuriants écosystèmes tropicaux. Son relief spécifique, son isolement relatif et son climat tempéré et humide, lui ont assuré une végétation particulière abritant une faune largement endémique. Les formes de vie qui s’y sont développées sont uniques et méritent à ce titre d’être sauvegardées.
20.000 HECTARES DE FORÊTS PRIMAIRES ABATTUES CHAQUE ANNÉE
On constate que « 20.000 hectares de forêts primaires sont abattues chaque année », et le reboisement n’est plus assuré puisque « 80.000 hectares de forêt ont été transformés en plantations durant ces sept dernières années. »
Exploitation forestière aux portes d’aires protégées Les autorités de Tasmanie estiment que 95% des espaces naturels sont protégés contre les interventions de l’industrie du bois et que 40% du territoire bénéficie d’un statut d’aires protégées. Il s’agit en réalité d’estimations pouvant prêter à confusion. • 20% du territoire est considéré comme Patrimoine mondial de l’humanité. Pour une partie importante, il ne s’agit pas d’espaces boisés.
• La Tasmanie a perdu 75% de ses forêts originelles. Les 25% restants ne bénéficient, dans leur grande majorité, d’aucun statut de protection. • 30% de la surface boisée de Tasmanie (plus précisément de ses espaces naturels) est actuellement menacée par l’industrie. Les forêts d’eucalyptus sont largement représentées dans ces 30%. • Au Nord-Ouest de la Tasmanie, dans une région intitulée Tarkine, s’étendent les plus grandes forêts tropicales tempérées d’Australie. Ces forêts voisinent avec des forêts d’Eucalyptus obliqua. Seul 5% de ces espaces naturels a un statut de parc national. • Une estimation de 1996 faisait état de la perte de 87% des forêts anciennes d’Eucalyptus regnans. Moins de la moitié des 13% restant bénéficie aujourd’hui d’une protection. Dans la vallée du Styx où s’élancent les plus hauts feuillus du monde, il n’est pas question de protection.
Cette vallée qui n’est pas très distante de Hobart (principal centre urbain de Tasmanie) regroupe des Eucalyptus regnans d’une hauteur impressionnante. Ces forêts sont des forêts anciennes abritant une faune et une flore spécifique. S’il est nécessaire de protéger ces forêts anciennes, c’est parce qu’elles constituent un espace naturel inviolé, témoin de ce qui a été perdu ailleurs... Du point de vue de la biodiversité, l’écosystème qui s’y développe ne peut pas être comparé aux écosystèmes marqué d’un impact humain et notamment de coupes forestières et d’incendies orchestrées par l’industrie du bois.
Dans la mythologie, le fleuve Styx entourait neuf fois les enfers. Les écologistes craignent que son homonyme de Tasmanie – un des treize fleuves du monde portant le nom qui signifie « haine » en grec – risque un jour de traverser des territoires tout aussi désolés.
Quelques chiffres concernant les forêts anciennes de Tasmanie année 2004 Superficie boisée | Originelle | Actuelle | % | Forêts | 4.822.000 | 3.169.000 hectares soit 46% de la superf. de l'île | -34%
| | Forêts anciennes | | 1.246.000 hectares | -75% | Eucalyptus Regnans (forêts anciennes)* Dont Vallée du Styx | 99.900 hectares | 13.290 hectares dont 4.600 hectares protégés | -87% |
* il s’agit ici de zones forestières où l’impact de l’homme a été très limité et qui doivent être considérées comme des forêts anciennes. La superficie effective des forêts d’eucalyptus (Eucalyptus regnans) est supérieure mais elle inclut alors des pans de forêts déjà marqués par l’homme, les chiffres avancés par les autorités de Tasmanie sont supérieurs mais ils tiennent compte de zones ‘tampons’ comme des rivières ou des chemins.
UN LABEL « PEFC » FRAUDULEUX
Le plus scandaleux, c’est de leur attribuer un label PEFC qui n’est théoriquement donné qu’aux produits issus de forêts gérées durablement dans le respect environnemental. Les associations telles que les Amis de la Terre, WWF, GoodPlanet.org, GREENPEACE dénoncent ces malversations et demandent aux gouvernements et négociants en bois d’être rigoureux et de refuser la certification des bois venant de Tasmanie. A l’origine, ce label a été créé par des forestiers européens, alors que l’exploitation forestière ne posait aucun problème majeur, et ce n’est qu’en 2003 qu’elle s’est étendue aux bois exotiques en provenance des forêts primaires. Pour les citoyens du monde, le fait d’acheter du papier ou du bois « certifié » correspond à une bonne action et à un geste pour la préservation de la planète. Mais dans les faits, en achetant ces matières naturelles, ils contribuent à la destruction des forêts de Tasmanie. Les négociants forestiers blanchissent du bois issu d’une violence sylvicole et s’octroient un label en dehors des association locales de protection de l’environnement qui ont toujours dénoncé leurs pratiques sauvages, et ceci depuis plusieurs années.
Pour plus d’informations sur les forêts anciennes de Tasmanie : http://weblog.greenpeace.org/tasmania/ http://www.wilderness.org.au/campaigns/forests/tasmania/styx
Cette lettre est extraite de la reponse de Sylvain Angerand, etant chargé de la campagne pour la protection des forets tropicales au sein des Amis de la Terre, a l'intention de Hans Drielsma, Directeur Général Exécutif de Forestry Tasmania et membre du bureau de PEFC international (PEFC Council).
Forestry Tasmania est l’entreprise publique qui gère les forêts en Tasmanie.
D’après le World Ressource Institut, 80% des forêts primaires de la planète ont déjà disparu : ces forêts constituent pourtant un fantastique réservoir de biodiversité et permettent à des millions de personnes dans le monde de subvenir à leurs besoins. La défense des dernières forêts primaires est donc un enjeu planétaire.
Vous considérez que la coupe rase d’une forêt primaire suivie de l’utilisation de napalm pour incendier les souches et les débris restant afin de faciliter la régénération des semis, méthode que vous dénommée « coupe à blanc - brûlis -et semis » (CBS), est la plus efficace.
Nous considérons que, d’un point de vue écologique, elle est déplorable et beaucoup trop intensive. Une forêt primaire est un écosystème complexe, avec des arbres parfois âgés de plusieurs centaines d’années et abritant de nombreuses espèces animales et végétales uniques. Non seulement il faudrait plusieurs centaines d’années pour retrouver un tel écosystème mais en plus ces forêts seront de nouveau rasées dans 30 à 80 ans (durée d’une rotation).
Vous admettez que vous utilisez le 1080, un puisant poison neurotoxique, pour « contrôler » les populations de mammifères « nuisibles » ou « ravageurs » (wallabies, opossums...) qui pourraient s’attaquer à vos plantations. Vous justifiez toutefois cette pratique en expliquant que l’utilisation de ce poison est également tolérée par la certification FSC pourtant jugée beaucoup plus exigeante par les associations de protection de l’environnement. Nous considérons là encore qu’il s’agit d’une pratique inacceptable. La forêt primaire constitue l’écosystème de nombreux animaux, en la détruisant et en la substituant par des plantations, vous faites de ces animaux des « nuisibles » et des « ravageurs » car vous détruisez leur habitat. Il ne s’agit que d’une vision anthropocentrique. En protégeant ces forêts ou en les gérant de façon peu intensive, ces animaux conserveraient leur habitat et ne seraient pas des « nuisibles » ou des « ravageurs ». Enfin, et afin de clarifier les choses, les Amis de la Terre France ne sont pas membres de FSC et nous restons très critiques vis à vis de cette certification. Il serait pour nous tout aussi intolérable qu’une entreprise certifiée FSC utilise de façon massive comme vous le faites un poison aussi dangereux que le 1080. Nous le dénoncerions de la même façon que nous dénonçons vos pratiques et comme nous l’avons déjà fait pour des certifications FSC critiquables (ex : la certification FSC de Wijma au Cameroun ). Mais, contrairement à la certification AFS/PEFC, de nombreuses associations environnementales soutiennent FSC en Australie et veillent à ce que l’utilisation du poison 1080 soit strictement limitée et qu’il ne puisse pas être utilisé de façon massive et mettre en danger la faune locale.
A plusieurs reprises dans votre argumentaire, vous faites référence au poids de l’industrie forestière en Tasmanie, à la nécessité de défendre ses intérêts et au soutien que vous avez des politiques : cela s’appelle du lobbying et c’est un problème fondamental auquel nous faisons également face. Comment défendre l’intérêt commun face à des intérêts particuliers disposant d’une très forte influence financière ? Nous vous invitons à relire le rapport « Certifying the incredible » de nos collègues australiens à ce propos : vous pourrez notamment y lire le témoignage devant une commission du Sénat Australien, d’un ancien employé de l’administration forestière qui explique que « la culture de l’industrie forestière et des instances supposées la régulée est celle de l’intimidation, de la déception et du manque de transparence » « Il y a de nombreux forestiers qui voudraient faire des choses bien mais qui sont effrayés des conséquences s’ils font la moindre chose ».
L’exploitation en « coupe-rase » d’une forêt primaire (surtout pour faire de la pâte à papier), l’utilisation de napalm pour provoquer des incendies, la conversion d’une forêt naturelle, et à plus juste titre d’une forêt primaire, en plantation et l’utilisation massive de produits qui tuent les animaux ne constituent pas pour nous les bases d’une gestion durable des forêts.
Vous expliquez dans votre courrier que vous travaillez à des méthodes alternatives de gestion pour arrêter les coupes rases, que vous vous êtes fixé pour objectif en 2010 de ne plus convertir de forêts naturelles en plantations et de ne plus utiliser le poison 1080 de façon massive : devons-nous en déduire que vous êtes d’accord avec nous et que vous reconnaissez que vos méthodes actuelles ne sont pas durables ? Mais aujourd’hui, tant que ces objectifs ne sont pas atteints et tant que ces méthodes destructrices sont toujours pratiquées, il n’est pas possible de dire que vous faites de la gestion forestière durable. Il n’est donc pas normal que les bois et le papier issus des forêts que vous détruisez puissent bénéficier d’une certification forestière.
Nous réaffirmons donc notre demande à PEFC de suspendre immédiatement la reconnaissance par ce label de la certification AFS afin de ne pas induire les consommateurs en erreur. Nous continuerons notre campagne jusqu’à ce que cette demande soit entendue.
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